25 août 2009
Mode d'emploi
Le roman paraît par épisodes, correspondant à ses chapitres. Chaque épisode peut être lu à l'écran et téléchargé au format PDF grâce à un lien en fin de post. Afin de faciliter la lecture dans l'ordre des chapitres, les posts sont présentés sur l'écran par ordre chronologique ascendant.
Ces données sont protégées par les dispositions relatives à la propriété intellectuelle. Je vous remercie de faire apparaître le nom de l'auteur et la mention du présent blog pour toute citation ou utilisation qui en serait faite.
Si vous désirez être averti du calendrier de publication, vous pouvez vous abonner à la newsletter ci-dessus à droite.
Bonne lecture,
Olivia.
Présentation
La thèse du roman est ce que j'ai appelé «la théorie du punching-ball», ainsi exposée par Shoe, le personnage principal et la narratrice : «J’en étais arrivée à cette encore confuse, mais profonde conviction : aucun mobile rationnel – la séparation des pouvoirs, le contrôle des décisions par exemple – n’aurait jamais été assez puissant pour amorcer une telle rupture. Il aurait fallu pour cela une raison secrète, cachée, plus forte que tout et sans rien à voir avec ce système qui repoussait le changement de toutes ses forces – un changement aussi incompatible avec ses principes que l’huile et l’eau sont non miscibles. Paradoxalement, seule une raison qui lui était étrangère pouvait lutter efficacement contre l’institution, non en s’y attaquant pour ce qu’elle était, mais comme à un objet de substitution purement apparent – exactement comme on cogne sur un punching‑ball pour ne pas tuer son père ou sa sœur. Qu’importe, si le résultat est atteint ?»
Le roman est un exemple d'application de cette théorie.
Episode n° 1 : J
J
Il y a des choses qu’ils ne connaîtront jamais, dont ils n’auront jamais l’idée.
Les serviettes de toilette mouillées qu’on accrochait aux fenêtres des voitures, l’été : on remontait la vitre et la serviette se bloquait dans l’interstice. Le téléphone à fil qui sonnait dans la maison vide sans qu’aucun répondeur ne se déclenche jamais. Le cliquetis d’une machine à écrire, son ding ! en fin de ligne, le roulement sec du chariot qu’on replace à gauche… Tant d’autres choses encore, que l’on m’a racontées. Des temps où tout était pesé, pensé, réfléchi. Des temps où une chose, une montre par exemple, durait toute une vie. Des temps où l’on descendait au bureau de poste pour téléphoner, où l’on allait regarder la télévision (on disait « la T.V. ») chez les voisins. Temps inconcevables, d’ailleurs, où les ondes ne diffusaient pas d’émission en permanence, mystères de la mire, aux contours et couleurs d’une harmonie parfaite. La mire : image statique par laquelle la T.V. atteignait paradoxalement à la contemplation d’un tableau…
Ces temps où l’on appliquait des buvards roses sur les mots écrits à l’encre… Qui aurait de nos jours l’idée d’attendre que l’encre ait séché sur une page, pour la tourner ?
Ces temps d’avant encore cette société de consommation que nous n’avons même pas connue, comment pourraient-ils en éprouver le regret ?
C’est cette différence – la présence ou l’absence de nostalgie, essence de l’incommunicabilité des générations humaines entre elles – qui pourrait m’empêcher de les comprendre et rendre illusoire toute adhésion de leur part à mon objectif.
Moi-même, je n’avais jamais été de mon époque. A l’âge de ceux auxquels je destine ces lignes, j’avais la nostalgie de temps plus reculés encore. Une nostalgie née de nulle part, innée, ne provenant d’aucune chose vécue. Un regret né d’un rêve, aussi, qui me rendait incapable de savoir ce que ressentaient vraiment ceux qui l’éprouvaient en toute connaissance de cause, ceux qui avaient réellement connu ces choses‑là… Non seulement j’étais née trop tard, mais j’ai compris trop tard que l’occasion m’avait été donnée entre mille de remédier à cet aveuglement.
Et pourtant : si je pouvais les aider, eux, à comprendre ce qui s’est passé et peut‑être aussi pourquoi les choses se passent ? Et si je parvenais à vous l’expliquer ?
Quels que soient les motifs qui m’animent, je ne peux mener que seule ce combat, dans lequel je périrai peut‑être.
Fichier PDF n° 1 : J_chapitre1
31 août 2009
Episode n° 2 : J, suite
J, suite
Le temps présent était une supercherie à mes yeux.
Tout faire sauter : je me demande bien comment cette idée qui ne me ressemble en rien, trop violente ou radicale, presque trop simple (ou alors, je ne me connaissais pas) a pu accéder en moi au statut de conviction intime. Comment s’était-elle lentement imposée jusqu’à devenir la « seule solution possible », dussé-je ne pas en bénéficier ? La seule issue. Cela devait être ainsi que j’étais, au fond.
Toute la journée nous réfléchissions à la gestion du temps. Un proverbe, je crois, disait que le temps était de l’argent. Gérer du temps, ça voulait dire le mesurer pour l’affecter à certains types de tâches en fonction de critères relevant de l’intérêt supérieur et accessoirement des intérêts individuels, même s’il valait mieux ne pas s’attendrir. Nous, au ministère, nous étions les gardiens du temps. Nous étions recrutés en premier lieu pour notre attachement indéfectible à l’intérêt supérieur ; mais tout cela s’use, à force.
On nous apprenait que tout être humain produit du temps et que, jusqu’à un certain point, il a le pouvoir d’allonger ou d’étrécir le temps dont la vie l’a doté. Arrêter le cours du temps – de son propre temps, plus précisément, le reste ne serait qu’illusion – était en principe interdit, mais demeurait une de nos dernières libertés.
J’ai entendu dire qu’autrefois, un fonctionnaire de police devait obligatoirement assister à tout enterrement. Etait-ce pour vérifier l’identité de la personne enterrée ? Une garantie bien théorique. Ce qu’il y a dedans – à l’intérieur du cercueil – a longtemps relevé à mes yeux du mystère le plus difficile à élucider… Mais la police n’existait plus et cet office était devenu celui des fonctionnaires du temps. On y affectait souvent les jeunes, parce qu’ils n’avaient pas encore eu le temps de comprendre ce qu’ils faisaient et que cela leur permettait d’entrer tout de suite dans le vif du sujet, si l’on peut dire.
Qu’un cercueil pût être vide, ce n’était pas le plus important, puisque ça n’aurait pas eu d’incidence sur ce à quoi nous veillions : le décompte du temps public. Ce décompte exigeait qu’un fonctionnaire assermenté fût présent lorsque la société se défaisait du corps de celui qui n’en faisait plus partie parce qu’il ne lui apportait plus de temps. Or un mort, vrai ou faux, ne représentait toujours qu’une perte tangible, une valeur négative et au mieux nulle de temps. Ce qui comptait alors, c’était seulement de compter des valeurs, qu’elles fussent fictives ou réelles. A la limite, faire croire à sa mort était le meilleur moyen de gagner sa liberté. Votre temps n’appartenait plus qu’à vous seul. Paradoxalement, c’était la réussite à laquelle notre société aspirait sans en être capable : la création du temps à l’état pur, pour rien.
Car le temps était devenu de A à Z une affaire publique et le vrai problème, la chute libre de la natalité depuis plusieurs années. Nous avions commencé par produire de moins en moins de temps pour en arriver au point où la disparition du temps était devenue plus importante que sa génération. La mort de notre civilisation a commencé le jour où la somme de ces deux valeurs est devenue négative ; et la vitesse toujours plus grande à laquelle elle diminuait était devenue l’instrument de mesure le plus précis de cette agonie.
C’est dans un tel contexte que gérer des heures en masse peut devenir insupportable. Arrive un moment où quelque chose bascule. Un moment où l’on se contente de ne représenter à son tour plus qu’un emballage de minutes. Où la tentation de faire fi des secondes qui ont été, qui pourtant ont déterminé toutes les autres, et de tout renier, est plus forte que le reste – où cette tentation est véritablement tout ce qui reste : la soumission au temps, et non plus sa maîtrise.
Comment survenait-elle, cette rupture ? J’avais tenté d’établir des typologies. Prenait-elle sa source dans un événement précis ? Ou était-elle inexorable, consubstantielle au seul passage du temps ? Pouvait-il y avoir des sursauts, des retours de la primauté de l’intérêt supérieur du temps sur cette lassitude insidieuse qui envahissait tout avec la lente invincibilité de l’eau ? Une renaissance est-elle possible, quand tout ce qu’on compte, finalement, c’est le temps qu’il nous reste à vivre ? Seul un phénix pouvait peut-être nous sauver, pensais-je.
Les réponses étaient dures à trouver, en effet, ces choses étant de celles dont on ne parlait pas. J’avais émis l’hypothèse selon laquelle la rupture serait liée à l’instant où l’on s’apercevait que l’amour de la précieuse chose publique qu’était le temps pouvait aussi se perdre d’une autre façon : se pervertir, dévier de son but. Plus grave encore que la lassitude des individus qui ont fait vœu de le servir, un tel désintérêt public réside dans l’utilisation, par l’organisation même, des attributs du pouvoir à des fins qui lui sont étrangères. Dans un système corrompu, l’intérêt public n’est finalement invoqué que pour mettre en œuvre certaines prérogatives, qui sont alors élevées du rang de moyens à celui d’objectifs. C’est un peu comme si la république n’existait que par ses fastes et banquets.
Qui pouvait encore, du coup, définir précisément la mission du ministère du temps ? La mesure du temps en était elle aussi venue à primer sur son objet initial, dont personne ne savait plus rien.
Je pensais alors que le pire détournement de pouvoir aurait consisté en une modification subreptice de la mesure du temps, imperceptible, mais qui en aurait dénaturé l’essence, en même temps que celle du pouvoir. Dire qu’une heure fait cent minutes et non plus soixante, ça n’aurait pas créé de temps, mais organisé une illusion : l’inflation. Ç’aurait été nous faire croire que nous avions encore le temps. En un mot : mentir. Pour quelle raison ? Les nouveaux objectifs du pouvoir, pouvions-nous les connaître ? Ou ne consistaient-ils qu’en l’addition des joies et des plaisirs qu’en tirait chacun de ses commensaux, une banale somme d’intérêts privés toujours croissante, mais impuissante à générer de la chose publique ?
Fichier PDF n° 2 : J_suite_chapitre2
08 septembre 2009
Episode n° 3 : J - 100
J - 100
Ce n’est que récemment que j’ai vraiment compris que mes sens – et surtout mes yeux, même s’il m’arrive aussi d’entendre des choses dont j’observe qu’elles paraissent inaudibles – fonctionnaient différemment de ceux des autres. S’il y a des choses que je ne vois pas, j’en perçois qui passent inaperçues à mes voisins. Lorsque j’étais enfant, je pensais que tout le monde appréhendait le monde extérieur de la même manière et je ne comprenais pas les réponses des adultes à mes interrogations. Leurs accusations de mensonge – « ce n’est pas vrai », et surtout : « tu l’as inventé » – me mettaient hors de moi. J’ai ainsi commencé à me replier et à garder mes observations pour moi-même, parce que tout cela commençait aussi à susciter d’autres questions auxquelles je n’avais pas envie de répondre. Il y avait au moins une chose que je commençais à comprendre, c’est que je ne voyais pas comme tout le monde ; mais je n’en avais pas encore tiré toutes les conséquences et surtout, je ne savais pas comment le vérifier. Parfois, dans un élan d’espoir, ayant cru déceler chez un autre la même bizarrerie que celle qui m’affectait, je retrouvais ma spontanéité d’enfant. Je me trompais toujours. J’appris avec les années à ne plus tomber dans ce genre d’écueils, mais ce décalage de mes sens continue à me donner en permanence l’impression de n’être pas tout à fait au même endroit.
Lorsque, de la cantine du ministère du temps, j’avais repéré, aux rideaux gris tilleul des croisées, qu’un seul et même appartement occupait tout le dernier étage de l’immeuble d’en face, il avait donc été hors de question que je cherche à savoir si les autres pouvaient le remarquer aussi. Au mieux, ils ne le voyaient pas et la cachette serait idéale. Sinon, je savais de toutes façons que plus une chose est en évidence, moins on la voit vraiment.
Pour rejoindre l’immeuble en question, ce soir-là, j’avais emprunté les passages aériens qui, dans quelques années, seraient définitivement désaffectés. Déjà, l’ensemble de la population était fortement incité à n’emprunter plus que des liaisons souterraines aux murs saturés d’oxygène artificiel et de gaz hilarants. Sortir, c’était déprimant, c’était se brûler les yeux et les poumons. Ce qu’on avait appelé « air » n’existerait bientôt plus ou serait devenu nocif pour l’homme. Comme c’était déjà le cas pour certains aliments, des pilules finiraient par le remplacer complètement. On nous préparait déjà à ces changements en nous les présentant comme des éventualités alors qu’il était clair que tout cela nous tomberait dessus plus tôt que nous ne pouvions le penser. Heureusement, les vendeurs de pilules auraient miraculeusement tout prévu au bon moment et de nouvelles fortunes naîtraient.
La construction que je finis par atteindre était de pierre noircie, d’une structure typique du dix-neuvième siècle. Ce qui avait été une loge de concierge, au rez‑de-chaussée, était encombré de gravats. La cage d’ascenseur était vide et l’escalier, blanc de poussière. Si la législation idoine n’avait pas été abrogée depuis longtemps, la bâtisse aurait été classée dans la catégorie des monuments historiques. Je m’appuyai sur une marche pour nettoyer mes chaussures avant de déboucher sur le dernier palier, dont le parquet ciré brillait. Trois portes se reflétaient les unes dans les autres.
Seule celle qui faisait face à l’escalier avait une poignée, et un peu au dessus, une plaque avec une inscription : HMA-212. Un code qui devait dater d’une ancienne division en districts d’habitation ; j’avais déjà vu dans mon enfance ces mélanges de chiffres et de lettres. A quoi cela pouvait-il correspondre ici, sur une porte particulière ? Je sonnai en m’essuyant consciencieusement les pieds sur le paillasson polychrome, aux motifs de perroquets sur fond de palmiers.
Du temps passa, durant lequel je m’abîmai dans la contemplation de ce paysage exotique (ces couleurs-là, par exemple, je les devinais, plus que je ne les voyais), jusqu’à ce que j’entendisse des pantoufles traînantes s’arrêter de l’autre côté.
« Qui est-ce ? »
Une voix de femme un peu rauque, rugueuse.
« C’est au sujet de votre plaque. Il faut l’enlever, j’ai besoin de votre signature ; je peux entrer ? », dis-je en me penchant contre la porte.
La porte recula dans l’ombre ; la femme m’examina dans l’interstice laissé par l’entrebâilleur, ferma puis rouvrit complètement la porte.
« Entrez », dit-elle. Je restai dans le vestibule, nez à nez avec deux chats de porcelaine blanche phosphorescente, qui levaient chacun une patte en se regardant sur l’étagère. Après avoir donné un tour de la clef qu’elle remit dans sa poche, la femme me détailla – un instant, son regard traça sur moi un trait de laser si précis que j’aurais pu le repasser au crayon sur mon corps – et me fit signe de la suivre.
Le petit couloir sombre de l’entrée débouchait sur le salon, dont les fenêtres, derrière les rideaux que l’appel d’air fit ondoyer, étaient entr’ouvertes. Aucune lampe ne brûlait : les tentures laissaient filtrer une lumière d’un naturel et d’une tranquillité tels qu’elle me serra le cœur. Un parfum de lointain s’en exhalait. Je me souvins des jours d’été de chaleur excitante, quand je montais me réfugier dans le grenier vide d’une maison silencieuse, l’après‑midi. La femme m’indiqua un fauteuil recouvert d’un tissu écossais et s’assit sur la bergère à deux places dont elle s’était vraisemblablement levée pour m’ouvrir, tirant un plaid sur ses jambes.
Une canne anglaise avait glissé par terre ; j’avais remarqué, à la suivre, qu’elle boitait fortement. Pour la figure, c’était encore autre chose. Des lunettes à verres voilés cachaient mal un œil à demi fermé. La bouche semblait tordue. En la regardant plus attentivement, je finis par comprendre que la moitié gauche du visage de cette femme était paralysée. La coiffure et les ongles étaient soignés malgré des doigts jaunis. Un cendrier vide était posé sur une table basse, près d’un livre.
« Vous êtes tellement mince », dit-elle. « Quel âge avez-vous ? »
« Trente ans. »
« Alors, qu’est-ce qui ne va pas, avec ma plaque ? », revint-elle à la charge en souriant presque.
« Elle n’est pas réglementaire. C’est-à-dire qu’elle ne l’est plus. Vous l’ignorez certainement », dis-je en embrassant la pièce du regard, lui jalousant ce havre parfaitement retiré des préoccupations du monde, « mais de nouveaux districts viennent d’être organisés. Vous devez la remplacer. »
Que désirais-je, exactement ? L’intimider ? Comment lui faire comprendre que je voulais tout simplement la chose la plus compliquée qui soit : avoir accès à son appartement – oui, un accès libre et permanent – pour pouvoir, le moment venu, en faire partir un signal, un ordre de destruction ? Ou, plus précisément (je n’avais pas encore réglé tous les détails) pour avoir la possibilité de lancer ce signal à toute heure du jour et de la nuit ? Et comment lui faire comprendre que la simple éventualité de cette possibilité suffirait à lui faire courir les plus graves dangers, sans aucune contrepartie ?
Je me donnai cent jours à cet instant pour atteindre mes fins.
« C’est bon, chère amie – vous êtes si jeune ! Oui, je disais, c’est bon, ça va », reprit la femme en insistant : « Tu es en territoire ami. Je sais, tu vas me demander le nom de code, oui, quand même, les formalités, je sais ce que c’est, n’est-ce pas, alors voilà : HMA comme Hiroshima mon amour. Pourquoi ; parce qu’il existait un livre qui s’appelait comme ça, et, par extension, en hommage à la résistance à l’arbitraire et à l’insensé, sous toutes leurs formes. C’est bien ça, non, ou j’ai oublié quelque chose ? ».
Elle reprit son souffle et s’allongea, les jambes légèrement repliées en arrangeant le plaid sur elle, avant de sourire et de poursuivre :
« Je n’ai d’ailleurs jamais pu le lire, ce livre. Alors tu es le nouveau contact ? Qui t’envoie, qui est dehors, maintenant ? Cela fait si longtemps que je n’avais pas eu de visite… Je pensais que l’organisation avait oublié Virginia Nightingale, enterrée de force au fond de son trou comme une cendre empestant l’espace… »
Sa voix me semblait moins rauque qu’au début.
« Je suis Shoe. HMA-68. » J’improvisais.
« HMA-68… Tu as le numéro de Wolff. » Elle se tut un instant. « Ce qui signifie que Wolff est bien mort. Tu connais son histoire ? Les autres te l’ont racontée, certainement. Dis-moi : que lui est-il arrivé ? »
« Il a sauté avec une passerelle qu’on dynamitait. Il n’a pas voulu en descendre, d’après ce que je sais ; mais j’ignore de laquelle il s’agit, ni comment ça s’est passé ; je ne peux pas vous en dire plus. »
« Dis-moi tu. Et Moïra, tu sais ce qu’elle est devenue ? Elle n’est plus jamais revenue me voir. »
A Virginia aussi il avait dû arriver quelque chose, avec le visage qu’elle avait, pensai-je. La mixture d’une bombe artisanale lui avait peut-être explosé à la figure. Si c’était ça, je crois que j’aurais encore préféré mourir.
« Je n’en sais rien. Je ne la connais pas. » J’eus chaud tout d’un coup et j’enlevai ma veste militaire. « Plus personne ne vient vous voir, alors ? », demandai-je.
C’était peut-être un coup à tenter, l’occasion rêvée de remonter une filière. Et si, quelque part, d’autres personnes s’étaient organisées ? D’autres personnes, qui comme moi s’interrogeaient, mais qui avaient su se reconnaître, et qui n’étaient plus seules. De quelle filière il s’agissait, telle était la question. La référence à Hiroshima mon amour pouvait m’éclairer. Rares étaient ceux qui savaient encore ce que signifiait ce mot. Mais pourquoi au juste cette organisation faisait-elle référence à Hiroshima ? Moi, je l’avais lu, ce livre. Un homme qui est Hiroshima. L’histoire d’un amour qui fait l’expérience de l’incommunicabilité de l’horreur absolue. Aux archives, on conservait de ce roman plusieurs exemplaires aux couvertures ramollies. Le leitmotiv m’en revint. « Tu n’as rien vu à Hiroshima. » Tu n’as rien vu, c’est-à-dire : tu n’as rien pu voir, rien pu comprendre, puisque tu n’as pas vécu cette atrocité dans ta chair, ou alors : non, tu n’as rien vu, car c’est tellement inconcevable que par conséquent tu ne peux pas l’avoir vu ? Et pourtant, c’est justement parce qu’elle était inconcevable que cette chose devait absolument faire partie de celles qu’on ne peut pas ne pas voir, de celles que l’on ne peut nier.
Quelqu’un qui plaçait une organisation sous un tel signe devait avoir pour ambition, rien moins, que prévenir les crimes que l’homme perpètre contre lui‑même par préméditation, manipulation ou la bêtise la plus crasse… J’imaginais quel sentiment de révolte et quelle pureté à la fois devaient l’animer. C’était peut-être de l’idéalisme ; pourtant oui, je crois que j’aurais pu moi aussi adhérer à cela…
Mais je me tus.
Pourquoi, dès ce premier jour, résistai-je à m’ouvrir à cette femme et à la fois ai‑je eu envie de tout lui dire ? C’était même pire encore : alors que j’aurais voulu, sans rien avoir à lui expliquer, déposer en elle tout ce qui me torturait, je ne me dévoilerais jamais complètement à elle, comme si, par une contrainte d’ordre quasiment physique, cela m’était impossible ou interdit.
Pourquoi ce recul proche d’un dégoût irrationnel, cette reluctance – recul, mais aussi retrait, absence d’envie, rejet, inappétence, alors qu’au fond j’aurais simplement souhaité qu’elle me prenne contre elle et me caresse les cheveux ? Etait-ce à cause de son visage mutilé, de la semi-mort qui l’avait déjà frappée et qui devait infuser dans son autre moitié en ce moment-même ?
Quelque chose en moi bloquait les questions auxquelles j’aurais voulu qu’elle me réponde : si elle savait comment on faisait avant les ordinateurs, avant même les machines à écrire ; si elle se souvenait de l’affaire Gabrielle Russier ; quel était l’état de l’opinion à ce moment-là, ce qu’elle en avait pensé, elle… Si elle se souvenait de ces voitures que j’avais vues sur des photos d’archives, des modèles Dyane en noir et blanc, des sœurs de la Dyana Rossa de Gabrielle… La Dyane rouge dont elle parle dans ses dernières lettres, signe de sa présence et de sa résistance en liberté dans la ville, dont le pare-brise servait à faire passer des messages ; on lui glissait des mots sous l’essuie-glace… Et si Virginia avait connu Gabrielle… Non, c’était impossible tout de même. Mais elle aurait pu avoir lu son histoire dans les journaux ou quelque part, oui, cela était possible, en revanche, puisque j’avais pu avoir accès à un exemplaire de ses Lettres de prison…
« Tu aurais une cigarette ? » me demanda-t-elle soudain. Le paquet dépassait d’une de mes poches. Si un tiers s’était fié à son attitude, il aurait juré que nous nous connaissions depuis longtemps. Je n’étais pas habituée à ces choses, et, comme je l’ai dit, j’avais totalement perdu ce naturel de l’amitié des très jeunes gens. Je sortis le paquet sans répondre, et lui allumai d’office une cigarette. Ses mains me semblaient si maladroites. Nous avons fumé un instant en silence.
« Connaissez-vous Gabrielle Russier ? », lançai-je alors malgré tout et d’assez mauvaise grâce.
« Gabrielle Russier… » Elle scruta le plafond dans un effort de mémoire. Son œil paralysé était en verre et ne se ferma point. Le mouvement qu’elle fit pour rejeter la tête en arrière en expirant sa bouffée fit rouler dans son cou les perles d’un collier de jade qui s’entrechoquèrent dans un tintement de jeu de billes. « C’est celle qui avait aimé un de ses élèves ? Oui, elle est allée en prison pour ça ».
« Elle s’est tuée », lui rappelai-je, « mais dehors, chez elle. »
« C’est ça. On avait mal perçu ça, à l’époque, tu sais. On m’en avait parlé aussi, quelqu’un qui était enfant à cette époque… Les gens étaient choqués. Mais ce suicide, alors qu’elle était tirée d’affaire ? C’est cela qui t’intrigue ? Oui, c’est étrange. Je ne me souviens plus bien… Peut-être faudrait‑il chercher du côté du garçon… Personne ne se souvient plus de tout ça, comment se fait-il que tu m’en parles ? »
« Pour savoir. Je voulais savoir si vous vous en souveniez… ce que tu pensais de ça, je veux dire. »
« En tout cas, une chose est sûre, Shoe : c’est que Gabrielle Russier eût été des nôtres. Elle n’aurait jamais pu imaginer tout ce qui s’est passé depuis, mais j’en suis sûre, je n’en doute pas une seconde. »
J’étais tombée du bon côté… « En hommage à la résistance à l’arbitraire et à l’insensé, sous toutes leurs formes ». Je pourrais placer moi aussi mon humble combat sous cette identité universelle : HMA.
Fichier PDF n° 3 : Jmoins100_chapitre3
15 septembre 2009
Episode n° 4 : J - 95
J - 95
Je laissai passer quelques jours et revins la voir un jeudi soir, avec du thé que j’avais eu en contrebande. D’habitude, je refusais toujours cette monnaie d’échange, lui préférant des cigarettes, du chocolat ou du café. Pour la nourriture courante, je prenais en général des pilules, comme j’en avais l’habitude depuis l’enfance.
Dans l’entrée, il me sembla que les petits chats avaient bougé. Ils ne se faisaient plus face, mais se tenaient côte à côte.
Je lui tendis le sachet.
« Du thé ! Où as-tu pu te procurer ça ? C’est merveilleux ! »
« C’est pour toi. Je vais le préparer, simplement je ne sais pas comment il faut s’y prendre. Il faut faire bouillir de l’eau, c’est ça ? »
« Viens, je vais te montrer. Dans la cuisine. Tu vois, normalement il faut une boule en métal, ça s’appelle une boule à thé, on l’ouvre et on met le thé dedans, on la place dans la théière et on verse l’eau – juste frémissante, pas bouillante, et par les petits trous le thé infuse, quelques minutes seulement… Sauf que je n’en ai pas, de boule à thé. Ce n’est pas grave, on va prendre un mouchoir en papier, ça revient au même. »
Tout en parlant elle me montrait comment faire ; vingt fois je crus qu’elle allait tomber tant son équilibre était instable. Elle avait posé sa canne et se tenait aux murs ou aux meubles. Je me retins de ne pas tout lui enlever des mains pour préparer le breuvage à sa place, dans cette cuisine exiguë. (La seule pièce de l’appartement, d’ailleurs, dans laquelle on pouvait vaguement distinguer une odeur de cigarette.)
« Tu sais, mon plaisir, avant (poursuivait-elle l’œil dans la casserole, prête à couper le gaz dès que la moindre bulle d’air se fraierait un chemin sur les parois), c’était de prendre un café au comptoir. On n’en voit plus, des endroits où les gens s’arrêtent quelques minutes, comme ça, sur le chemin du travail… Sans parler du café, naturellement, j’imagine que tu dois te le procurer en contrebande ? Mais je suis bête. Il y a tellement longtemps que je suis sortie que tout a dû changer… Des années. Voilà, c’est fini.»
Elle avait déjà choisi deux tasses et versa l’eau dans la théière. J’emportai d’autorité le plateau au salon. Comment faisait-elle pour s’approvisionner ?
« C’est bizarre », dis-je, « parce que tu fumes, et pourtant, chez toi, ça ne sent pas – ou alors très peu, dans la cuisine… »
« C’est parce que j’ouvre tout le temps la fenêtre, tu vois, malgré tout ce qu’on respire… Je n’ai plus rien à craindre, maintenant… Et puis, de toutes façons, je n’achète plus de cigarettes, je ne fume que celles que l’on m’apporte, d’ici je ne peux pas suivre le marché… Autant dire que ça faisait longtemps… Alors, comment tu le trouves, ce thé ? Tu ne parles pas beaucoup… Raconte‑moi ce que tu fais… »
Fichier PDF n° 4 : Jmoins95_chapitre4
22 septembre 2009
Episode n° 5 : J - 94
J - 94
Je n’avais pas eu envie de rentrer à l’appartement que nous partagions à trois, Alice, Caïn et moi.
« Je peux dormir chez toi, ce soir ? », avais-je demandé à Rita en remettant ma veste. Il faisait frais, après l’amour, dans son atelier de béton.
« Eh bien, pour une fois que tu restes… Tu as soif ? ». Rita me tendit une bouteille tiède. « Je rêve d’une vraie canette de Coca, qui pique bien la gorge. Et le problème, c’est que je n’ai rien à manger », poursuivait-elle.
Elle travaillait sur un nouveau tableau dont elle avait commencé l’ébauche. Il représentait, apparemment, une vue aérienne de notre cité, sur le modèle de ce qu’elle voyait de sa fenêtre. On aurait dit qu’elle en avait tracé les traits avec du charbon. Je ne parvenais pas à détacher mon regard de ces décombres.
« Ce n’est pas grave, on va sortir acheter quelque chose. Tiens, tu sais ce que j’ai bu, cet après-midi ? Du thé, figure-toi. J’en ai gardé un peu, et on va pouvoir en prendre en échange, maintenant je sais comment le préparer. »
Cette nuit-là, je marchais sur la plage – c’est-à-dire sur ce que je me représentais être une plage. Plus exactement, je me tenais sur la bande de sable humide qui succède aux derniers relais d’écume ; là où les chaussures s’enfoncent moins et où les pas sont plus faciles que dans le sable sec, dit-on. Je me souviens très bien de ce détail car je portais mes éternelles chaussures de cuir, un modèle montant, genre militaire comme tout ce qui était officiel à l’époque, et je me disais qu’elles seraient fichues, à marcher comme ça sur la plage, que le sable allait les rayer et les abîmer. Bizarrement, autant j’étais maniaque à leur égard dans la journée, autant, dans ce rêve, je m’en fichais complètement.
Je devais rejoindre une station-service et je savais que je ne verrais personne avant un moment. J’aperçus, au bout de cette plage entièrement close de falaises verticales, ce qui me sembla être un escalier. Je réalisai au moment où je le vis que je n’avais cessé de me diriger vers lui parce qu’il était l’unique issue de mon aventure, sauf à prendre la mer pour aller de l’autre côté, ce qui, dans ce rêve, était exclu. Je m’aperçus aussi à cet instant que je savais déjà tout cela depuis longtemps.
Je continuai donc ma marche les yeux rivés sur cette rampe, sur ces marches. La mer était calme ; grise comme le ciel. J’avançais sans fatigue, un sac sur les épaules. Je pensais à des images de l’ancien temps. Dans un livre, j’avais vu la mer se solidifier, engluer et engloutir ses proies. Ça se passait sur une autre planète que la Terre…
J’avais presque atteint l’escalier quand j’aperçus cette chose, au détour d’un rocher qui l’avait jusque là dérobée à mes yeux.
Ce fut d’abord la masse informe des longues bandelettes noirâtres dont elle s’était enroulée comme une momie, mais abîmées, ces bandelettes, déchirées et percées par endroits, et surtout maculées de sable, qui s’offrit à ma vue. Certaines d’entre elles se ramifiaient à leur extrémité en franges plus fines sur lesquelles avaient poussé des feuilles vert kaki. Puis un énorme tube cartilagineux : l’organe par lequel la bête s’accroche pour avancer, pensai-je, son cerveau peut-être. Ce tronc était surmonté d’une chevelure de ventouses visqueuses, tels des coquillages couleur parchemin, parsemés de tentacules courts.
C’est en voyant cette algue échouée du fond des mers, semblable à un cou de dinosaure et abandonnée sur la rive en compagnie d’une bouteille de Coca‑Cola en plastique qui avait perdu son bouchon rouge, que j’eus la certitude que la fin de notre monde était avenue.
Fichier PDF n° 5 : Jmoins94_chapitre5
27 septembre 2009
Episode n° 6 : J - 90
J – 90
Vint un 1er avril où cela fit dix ans que je travaillais au ministère du temps, et ce n’était pas une blague.
Ç’aurait été désespérant, plutôt. Mais moins si je me mettais à penser au passé, qu’à l’avenir. Je ne le faisais donc pas : no future.
Même s’il prenait toute la place d’une vie, tout le temps d’une journée, j’ai toujours considéré que mon travail n’était pas vraiment réel. Il ne correspondait en rien à ce que j’attendais de mes heures et de mes jours, il a toujours été la corvée que je devais expédier pour me consacrer à quelque chose d’autre que j’appelais par commodité le « reste », en vérité l’essentiel. Sauf que parfois, à la fin de la journée, tout débarrassé qu’on est de l’accessoire, on est trop fatigué pour s’attaquer au principal et qu’il ne reste qu’à s’endormir pour être à l’heure le lendemain.
Il avait donc fallu dix ans pour que l’absurdité de ce raisonnement me saute aux yeux – ou plutôt, que cette révélation qui s’instillait en moi peu à peu, comme une goutte qui se serait jouée de tous les obstacles que j’aurais édifiés entre la vérité et ma conscience, me saturât. L’obstinée goutte a fini par gripper le système en entier ; le calcaire, sans doute, ou quelque stalactite obstruant les galeries du labyrinthe que j’avais soigneusement élaboré pour dérouter cette évidence ont fait que je ne pouvais plus ignorer que ça ne marchait plus. Comme quand il ne suffit plus de remplacer une pièce, mais qu’il faut changer toute la machine.
J’ai donc fini par basculer. Bien sûr, je n’avais pas facilité le chemin de la goutte, bien au contraire.
Il y avait même eu un temps, au début, où tout ça me plaisait vraiment. Mais j’aurais plutôt tendance à penser, aujourd’hui, que mon unique motivation était le désir de me montrer capable et digne, de faire de mon mieux pour recevoir l’approbation de mes supérieurs. Si j’ai eu souvent par la suite la nostalgie de cet âge d’or dont il a fallu que je me dégage comme d’une chrysalide, c’est qu’il ressemblait à une enfance qui ne reviendrait pas et que je devais forcément perdre.
Malgré tout, j’avais dès le début mis en place un système de divertissements, au sens propre, avec mes « recherches historiques parallèles ». Là encore il était difficile de préciser ce que je cherchais autrement que par ces mots : j’étais à la recherche du passé. Je m’étais assigné une tâche dont l’accomplissement primait sur tout le reste et qui seule marquerait à mes yeux mon véritable avènement. Je crois que je voulais, en quelque sorte, reconstituer ce passé ; la chose est encore plus étrange si l’on sait qu’il s’agit d’un passé que je n’avais pas vécu moi-même. Je lisais durant des heures dans des rayonnages déserts, sous les néons capricieux de la bibliothèque souterraine du ministère, ou à la salle des archives. Que ces recherches, pour les premières d’entre elles, fussent à mes yeux – je m’aveuglais encore de fausses raisons – de nature à améliorer ma compréhension du temps et ma manière de le servir masqua un temps l’ambivalence de ces activités, leur différence de nature, voire leur totale opposition. La chose devint plus claire lorsqu’elles s’écartèrent l’une de l’autre comme des branches et qu’il ne fut plus possible d’ignorer que, toute parasite qu’elle fût, l’occupation qui ne pouvait venir qu’après était de loin la principale et que ce que j’en apprenais sur l’autre me faisait prendre cette dernière en horreur. Je finis par l’admettre : ce travail qui prenait tout mon temps et n’était qu’accessoire, je commençais à le haïr.
Comment un détail peut vous étouffer et vous aliéner à tel point que la goutte frappant maintenant votre tête à intervalles réguliers devient le supplice d’une prison totalitaire qui ne réussit qu’à exacerber le désir, exaucé dès le premier jour de liberté, de tout casser à moins d’exploser vous-même – voilà ce qui m’est arrivé. Telle était peut-être la vraie raison pour laquelle « tout faire sauter » restait à mes yeux l’unique solution.
Fichier PDF n° 6 : Jmoins90_chapitre6
06 octobre 2009
Episode n° 7 : J - 89
J – 89
D’ailleurs, au ministère, j’avais accompli tout ce qu’il m’était possible de faire. Non du fait de mon grade, ni même de mes compétences, mais de raisons plus subtiles, de l’ordre de l’impalpable. Ces choses-là se sentent. Si je l’avais voulu, j’aurais pu tout reprendre ailleurs, rien qu’en modifiant quelques détails, et j’aurais réussi, puisque j’avais compris les règles.
Il aurait d’abord fallu que je porte l’uniforme. Que je le porte à nouveau. En théorie, ce n’était pas obligatoire, mais à partir d’un certain niveau, on observait la règle. Parmi les débutants, on reconnaissait l’ambition et la détermination à qui le portait déjà. L’adopter après un certain temps de service était l’indice d’un changement d’état d’esprit, toujours bien vu aussi : démontrant la volonté de progresser et une meilleure prise de conscience, en toute maturité, du devoir à accomplir. Au contraire, cesser de porter l’uniforme, à quelque étape de la carrière que l’on fût, était – personne n’en parlait ouvertement, bien sûr – très mal considéré. Ce geste était d’autant plus difficile à assumer aux yeux d’autrui qu’il était forcément analysé comme une régression.
Entre le jour où j’avais eu honte de me revêtir de cette tenue (comme je m’en enorgueillissais, autrefois) et celui où je l’ai délaissée pour des vêtements civils, il s’était bien écoulé trois mois. Trois mois pendant lesquels je n’avais cessé d’imaginer à quoi ressemblerait, sans ce morceau de tissu, chacune des situations que je vivais avec ; trois mois à me sentir toujours plus empruntée dans cette étoffe mal taillée et à m’étonner d’avoir pu trouver, sinon du charme, de la noblesse à ce bleu pétrole luisant et gris d’usure, dont les poignets effilochés par le frottement des bureaux et des claviers d’ordinateur (une tenue, sauf accident, durait trois ans) me sautaient maintenant aux yeux.
Le modèle en avait été inspiré de ceux de l’ancienne armée de l’air, à la différence près que notre combinaison était tout d’une pièce, comme celle des ouvriers d’usines chimiques. Le nom était brodé sur la poche de poitrine ; en dessous, la lettre-code et le numéro du bureau. Ceux qui faisaient le choix d’exercer en civil portaient un badge normalisé sur lequel étaient inscrites toutes ces informations, puisqu’il fallait toujours savoir du premier coup d’œil à qui l’on avait affaire.
Comme il fallait s’y attendre, mon choix de quitter l’uniforme ne fut pas compris pour ce qu’il était : le contraire d’un hasard et le refus de quelque chose qu’il aurait fallu déterminer. Ce genre de considérations, qui auraient exigé d’envisager l’hypothèse de l’éventualité d’un problème, n’avait pas lieu d’être au ministère. On put s’étonner à la rigueur d’un tel geste de la part de quelqu’un qui avait toujours donné satisfaction. Mais la donnée fut simplement enregistrée pour ce qu’elle impliquait objectivement : un fait qui m’interdisait de bénéficier de toute promotion et interdisait à quiconque de m’en proposer aucune. L’inertie, telle était la seule manière du système de tenir compte de ce qui, finalement, s’insurgeait contre lui… Une sanction m’eût été fatale ; néanmoins, cette indifférence molle me révoltait davantage encore que les errements de l’institution. Y voyant le signe de son désintérêt pour sa propre survie, je ressentais face à une telle amorphie une pitié dégoûtée.
J’acquis pour ma part en quittant l’uniforme la certitude qu’une organisation dépourvue de système immunitaire était un escargot mort dont le véritable enjeu avait migré en d’autres lieux. Et une organisation qui a oublié sa raison d’être au point de ne plus la défendre n’est qu’une charogne à la merci des luttes intestines d’influence qu’elle a laissé se développer en son sein – comme des vers naissent au milieu des ordures.
Fichier PDF n° 7 : Jmoins89_chapitre7
13 octobre 2009
Episode n° 8 : J - 78
J – 78
Autrefois, s’il le désirait, chacun pouvait vivre seul, louer ou même acquérir son propre logement. J’ai lu cela dans plusieurs livres, mais j’ai du mal à me représenter ce qui semblait une habitude toute naturelle. Je crois que je ne sais même pas vraiment, ne serait-ce que tout abstraitement, ce que c’est que d’avoir une maison.
Aujourd’hui, les anciens immeubles ne sont plus entretenus. Nous avons tendance à nous regrouper dans les habitations plus récentes, qui sont tout de même plus sûres. Il reste toutefois possible dans certains quartiers (c’est tout l’objet de la politique de sectorisation de l’habitat) d’élire domicile dans un appartement abandonné : il suffit de se déclarer aux autorités urbaines et de verser, en échange, une modique somme à l’Etat. Personne ne contrôle la sécurité de ces logements dont tout le risque incombe à l’occupant. Malgré le danger, c’est un privilège que de détenir un appartement pour soi et les siens, si l’on a encore une famille. Dans les zones classées en voie d’extinction, personne ne peut venir s’installer ; on attend au contraire que les anciens meurent ou déménagent pour tout raser. Les campagnes de recensement ont lieu deux fois par an. L’immeuble de Virginia fait partie d’une de ces zones, et comme elle est la dernière de son bloc, le bâtiment sera détruit à sa mort.
Au fond, cela m’aurait-il vraiment plu – même si ç’avait été pour être seule, pour avoir une maison à moi – d’aller braver l’interdit pour emménager près de chez elle, dans un des innombrables appartements libres de son immeuble ? Il est vrai que j’ai joué avec cette idée. Mais ce n’était qu’une tentation théorique, rhétorique même : un faux problème que j’avais soulevé pour l’amour du raisonnement, simplement pour voir ce que j’aurais décidé si… Pour autant, cette décision imaginaire et dépourvue de sens – puisque, de toute façon, c’était interdit – avait une signification : elle dévoilait une vérité que j’avais préféré ignorer. Pourquoi n’avais-je jamais cherché à déménager ? Sans parler même de déménagement puisque l’ensemble de mes possessions tient dans une petite valise, pourquoi n’avais‑je jamais eu envie d’aller ailleurs au point d’y aller vraiment ? Si j’enfonçais le couteau plus loin encore, à la source même : pourquoi, malgré les instances réitérées de Rita depuis plus de trois ans, n’avais-je jamais accepté de vivre avec elle, ni avec aucune autre ?
Je repoussais d’ordinaire au lendemain la réponse à toutes ces questions. Mais depuis que j’avais rencontré Virginia, j’avais dû faire face à ce que j’avais jusque-là soigneusement conservé à l’abri de la lumière et qui s’était peu à peu révélé du fait de la nécessité où je me trouvais de m’expliquer à quelqu’un d’autre. Cela se produisait toujours de la même manière. Je ne trouvais souvent rien à lui répondre sur le coup ; ses questions étaient des bombes à retardement silencieuses – de celles qui font tomber les murs, mettent à nu les déchirures de papier peint et les vestiges d’une baignoire en déflorant au plus intime ce qui fut une salle de bains…
Ainsi ai-je commencé à me rendre compte de ce qui m’arrivait quand Virginia m’a demandé si je vivais seule (ce qui était pour elle la manière polie de me demander si j’avais quelqu’un dans ma vie), et que je me suis mise à lui parler de Caïn, de notre appartement et d’Alice.
Fichier PDF n° 8 : Jmoins78_chapitre8
