Mémoires terrestres

19 décembre 2009

L'aventure

La première partie de l'aventure de Mémoires terrestres est terminée et je remercie tous ceux qui en ont suivi les épisodes.

Je pense que Shoe ne savait pas ce que c'était que Noël - peut-être que Virginia aurait pu le lui raconter, ou qu'elle aurait trouvé l'explication dans un livre, à la bibliothèque...

Voici en tout cas maintenant disponible en un seul fichier l'intégralité du roman :
Memoires_terrestres__Olivia_Cham

C'est la suite de l'aventure.

Et puisque la publication par épisode est finie, je remets les messages dans le bon ordre, c'est-à-dire l'ordre chronologique inversé.

Joyeux Noël,

Olivia

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14 décembre 2009

Dernier épisode, n° 30 : J - 1

J – 1

Je n’ai jamais retrouvé le white spirit, mais le ministère avait fini par sauter sans qu’aucune victime n’eût été à déplorer. Je n’aurais pas voulu faire mieux.

Il faut dire que la déflagration n’avait en vérité pas eu grand’chose à faire, tant les fissures étaient déjà profondes, on s’en apercevait bien maintenant. D’après les premiers éléments de l’enquête, la technique utilisée n’avait pas été celle que j’envisageais. Il avait simplement suffi de placer des explosifs au troisième étage pour tout détruire du quatrième au sixième niveau, lesquels en se désintégrant étaient venus s’empiler sur la base et avaient tout enflammé. On avait entouré les vestiges d’une barrière électrique: des chiens fouillaient les décombres à la recherche de je ne sais quoi, de barres de dynamite ou de pièces à conviction. Il ne restait plus aucune archive et pour de bon, cette fois-ci.

Les ruines étaient encore fumantes le lendemain de l’explosion – la veille du jour même que j’avais fixé pour l’exécution de mon propre plan, si la fameuse bouteille de white spirit n’avait pas disparu…

Je me sentais lasse après ces deux nuits blanches d’explications avec Alice, et tout le long de mon chemin vers le travail ce matin-là, je m’étais encore torturée pour savoir ce qu’était devenue cette bouteille, redoutant de passer dans l’impuissance le jour J dont j’avais moi-même décidé la date, si je n’en trouvais pas le soir même… Tout le monde arrivait, c’était l’heure, mais personne ne rentrait; on n’avait pu prévenir personne… On nous refoulait en silence, sans nous expliquer pourquoi.

Je finis par réaliser qu’on avait fait le travail à ma place. Que, même si j’avais eu le white spirit, quelqu’un d’autre aurait de toute façon agi avant moi. Et cet autre… Instinctivement, je levai les yeux vers les fenêtres aux rideaux, que je crus voir bouger. J’avais oublié un instant que Virginia était morte et que je ne remonterais plus là‑haut, qu’on avait déjà détruit l’escalier pour dissuader les squatters de s’y installer.

En appliquant la théorie du punching-ball, j’aurais pu dire que cet autre avait fait sauter le temps par chagrin, par amour. Faire la révolution parce qu’on a un compte personnel à régler, ça peut sembler vulgaire. Et pourtant c’était bien cet amour originel qui, de cause en cause, nous avait délivrés de l’emprise du système… Ma lutte et ma révolte, impuissantes et stériles, n’avaient finalement trouvé aucune expression… Sa révolution avait été plus efficace que la mienne, elle avait marché… Et si Nestor avait créé HMA pour oublier qu’une femme ne l’aimait plus ?… Tout était dans ce A, cette absence, ce désir d’A... HM sans A n’avait pas plus de sens que l’horloge‑mère. HMA, et qu’importe qui au fond, avait résisté et vaincu. Pour finir, personne n’était mort, hormis les carcasses du temps. Une autre vie était possible.

Ce ministère n’avait été qu’un vieil ancien immeuble, après tout. Sa chute rendait visible au loin, mais très distinctement, la ligne qu’il suffisait de franchir pour connaître un autre univers, découvrir d’autres aliments, de nouveaux livres aussi sans doute ; et peut-être même que maintenant qu’aucun obstacle ne s’interposait plus entre ce monde et moi, je pourrais décider de passer cette frontière et d’aller à sa découverte.

« Tu n’as rien vu… » Si je n’avais rien vu jusqu’à présent, c’était de l’amour, sûrement. Même aux derniers moments, alors qu’elle aurait pu encore m’entendre, je n’avais pas su dire à Virginia que je l’aimais et qu’elle n’était pas seule.

Caïn m’avait dit qu’Alice était rousse. Peut-être que là-bas, ils pourraient aussi faire quelque chose pour mes yeux ? Brusquement, j’eus envie de savoir ce que c’était vraiment, des cheveux roux.

FIN

Fichier PDF n° 30 : Jmoins1_chapitre30

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05 décembre 2009

Episode n° 29 : J – 3

L’enveloppe que m’avait laissée Caïn était trop petite pour le nombre de feuillets qu’elle contenait. Il l’avait cachetée avec du ruban adhésif et y avait calligraphié mon prénom à l’encre noire. Alice se tenait en retrait à mes côtés lorsque je l’ouvris, dans la plus grande gêne et l’anxiété : j’appréhendais le rôle qu’il allait me faire jouer dans sa disparition. S’il m’était personnellement impossible de croire à sa mort, expliquer mes raisons à Alice revenait à lui raconter toute cette histoire de Nestor.

Je lus la lettre pour moi-même une première fois, en entier, avant de la relire et de lui en passer les feuillets à mesure, un à un.

« Shoe, j’y suis arrivé, j’ai vu Nestor, hier soir. Je prenais un café dans le quartier commerçant, après les courses. Un type m’a accosté, je pense qu’il avait bu, je ne peux pas expliquer les choses autrement. « A votre avis, est-ce qu’on peut quitter une femme parce qu’elle n’a plus envie de faire l’amour avec vous ? Mais vous n’avez certainement jamais rencontré ce problème, vous, je vous parle comme un vieux schnock… » « Schnock » : ça fait des années, tu penses, qu’on n’entend plus ce mot !

Il m’a raconté une histoire qui pouvait peut-être m’aider, d’après lui. C’était « avant »… Il était en train de prendre une douche… Une femme frappe à la porte de sa salle de bains, l’entrouvre et lui demande : « Est-ce que je peux mettre ma culotte au sale, ou tu veux la garder pour dormir avec ? »

C’est que l’avant-veille, au lit, elle avait enlevé sa culotte mouillée d’elle et la lui avait passée sur le visage. Il avait essuyé cette culotte sur son visage. Elle avait enfoncé ses doigts dans sa bouche au travers de cette culotte, avait fourré cette culotte dans sa bouche… Il l’avait finalement gardée sous son oreiller...

« Elle comprenait tout, acceptait tout, se soumettait au blanc-seing de mes fantaisies, de mes désirs, de mes bizarreries. »

Parce que cette pièce de vêtement qu’on appelle «culotte», poursuivait-il, on doit pouvoir la reconnaître au toucher, l’identifier les yeux fermés dans toute la pile d’habits roulés en boule au pied d’un lit… « Vous comprenez que dans des conditions pareilles, on remarque tout de suite si elle a – ne serait‑ce qu’un peu moins – envie de vous… ça ne peut pas vous échapper… Comment supporter, après qu’on a connu tout ça, qu’une femme qui vous a désiré plus passionnément qu’aucun autre n’ait plus tout le temps envie de vous ? En permanence, vous voyez ? »

Il poursuivait avec son histoire mais ses derniers mots m’avaient embarqué dans une direction précise. Je comprenais ce qu’il voulait dire. Je détesterais qu’Alice puisse demeurer chaque jour un peu plus longtemps sans faire l’amour. Qu’elle vive toujours un peu mieux sans. Est-ce que j’aurais le courage de m’en aller moi aussi, si par malheur une telle chose arrivait ? Y avait-il des circonstances atténuantes ? Pouvait-on considérer, par exemple, la vie de couple comme un empâtement légitime des désirs impérieux qui caractérisent la passion initiale ? Mais à partir de combien d’heures, de combien de jours sans désir convenait-il de s’inquiéter ? A partir d’un mois, qu’en penses-tu, Shoe ?

Eh bien, ce mois avec Alice est passé, et je sais qu’elle ne m’en voudra pas de te dire ça. J’ai tout raté, avec elle.

Il continuait à  parler, d’une organisation de résistance souterraine qu’il avait fondée avec l’énergie du désespoir après avoir quitté cette femme et qui avait fini par péricliter elle aussi, tandis que je m’imaginais m’expatriant dans la politique, voulant oublier à jamais qu’Alice m’avait un jour aimé, puisqu’elle ne m’aimerait plus. Et pourtant, des années après, comme cet homme, je reviendrais. Poussé par les détours de la mémoire, demi-tour d’une mémoire ayant oublié quelque chose (un appareil-photo par exemple) et qui reviendrait sur ses pas… J’aurais guetté Alice en bas de son immeuble… Elle aurait vieilli… Moi aussi, surtout… Ce détour qui me ramènerait vers elle ne pourrait jamais être un véritable retour. Le temps n’est pas cet escalator qu’on prend par jeu à l’envers, en redescendant les marches plus vite qu’elles ne montent.

Entre-temps, mes pas auraient été foulés des millions de fois. La poussière même aurait changé. Elle se serait modifiée. Sa substance, sa composition auraient évolué. Elle serait maintenant la poudre d’objets autrefois neufs. Les feuilles mortes que je croirais retrouver sous ses pas ne seraient autres que les vestiges de livres lus naguère, de tasses vides laissées sur des tables de café, de bâtons de rouge à lèvres oubliés dans des sacs, d’appareils téléphoniques hors d’usage et jetés dans les poubelles de tri sélectif.

Voilà pourquoi Nestor est parti, tu comprends…

L’homme avait cessé de parler et me regardait attentivement. « Je n’ai jamais cherché à retrouver cette femme », émit-il en réponse à ma question muette. « Elle n’est pour rien dans tout cela, elle est peut-être morte… »

On vint nous demander de payer. Je pris mon portefeuille dans la poche de ma veste – dans ma précipitation, le billet que je poussai hors de son emplacement entraîna la carte de la poche du dessus. Elle tomba aux pieds de l’homme, côté Jaguar. Il la ramassa avant moi en me bousculant et la retourna vivement : l’autre face apparut. Il la posa sur la table, côté trèfle, et disparut.

Et tu comprends que s’il a eu l’idée de la retourner c’est qu’il savait qu’il y avait autre chose derrière, donc qu’il connaissait cette carte et qu’il était Nestor…

Je t’ai toujours tout dit, comme je n’ai jamais su le dire à Alice. Elle ignore tout de Nestor et de moi. Je l’ai trop mal aimée à cause de cela. Je vous laisse toutes les clefs, toutes les cartes. Je ne tiens peut-être pas tant que ça à connaître la raison de la réapparition de Nestor, étant moi-même arrivé à la conclusion logique d’une existence dont je ne conçois pas autrement la fin.

Caïn »

Alice replia la lettre, plaça la carte au milieu des feuillets, et me les rendit.

Fichier PDF n° 29 : Jmoins3_chapitre29

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Episode n° 28 : J – 4

Nous rentrâmes à l’appartement puis le téléphone sonna très vite, vers six heures. Ils avaient vu mon numéro sur la boîte de mouchoirs.

En revenant à l’hôpital, j’eus l’impression qu’il s’était passé à nouveau plusieurs jours. «C’est la fin», me dit-on. Alice m’accompagna. Encore une fois nous ne vîmes personne. J’avais l’intuition que l’homme à la signature illisible ne se manifesterait pas.

Ils l’avaient placée dans une autre chambre en bout de couloir, et si je n’avais pas revu cette boîte de mouchoirs à son chevet je crois que j’aurais douté de la réalité de cet instant, de sa personne, de l’apparence qui était devenue la sienne. A moitié assise, les mains posées sur le drap de part et d’autre de son corps, elle semblait dormir, on n’en sait rien, pas un mouvement, juste le bruit du souffle, l’oxygène qui s’échappe en sifflant de la bouteille ; on l’entendait du couloir bien des portes avant la sienne.

Je savais trop comment tout cela allait se passer à partir de cet instant. Comme elle n’avait pas de famille, on ferait une cérémonie collective pour donner moins de travail aux fonctionnaires du temps, et on la brûlerait avec tous les autres morts de ce jour‑là.

Fichier PDF n° 28 : Jmoins4_chapitre28

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04 décembre 2009

Episode n° 27 : J – 5 (suite)

Shoe était en train de vider son sac. Elle l’avait retourné sur la couverture pour essayer de comprendre où était passé le white spirit qu’elle était sûre d’avoir acheté avec les autres produits lorsqu’Alice entra sans frapper. En s’affalant sur le lit elle fit s’entrechoquer les bouteilles que Shoe rassembla précipitamment et recouvrit du sac vide. Alice ne posa aucune question, simplement :

« On t’a laissé un message. Il faut que tu ailles voir une… Virginia, à l’hôpital. Et Caïn a disparu. Il a laissé une enveloppe à mon nom, sans aucune explication, regarde ce qu’il y avait dedans ! »

Elle lui montra la carte biface. Shoe vint s’asseoir près d’elle, et de là aperçut sur son bureau un rectangle blanc qui lui avait jusque là échappé. Elle eut peur de comprendre. Alice l’avait remarqué en même temps qu’elle. Une lettre. D’un geste vague, Shoe signifia qu’elles la liraient plus tard ; elle venait de se rendre compte qu’elle avait dû laisser tomber le white spirit dans l’église.

-         Tu vas venir avec moi, dit-elle. Qui t’a téléphoné ? Dans quel hôpital est‑elle ?

-         Une voix d’homme. Il n’a rien dit, simplement que tu devais venir. Hôpital de

la Paix.

Voilà comment Caïn aurait commencé à raconter tout ça, je parie… La paix, quelle ironie. Nous ne pourrions jamais regarder ensemble ce spectacle du balcon aux rideaux : un ministère vidé qui brûle. Son immeuble serait très vite détruit, avant la fin du mois peut-être. Les vieux tombaient comme des mouches, on en profitait pour faire table rase. Quant à l’hôpital, y penser m’évoquait des couloirs aseptisés, une odeur persistante de purée de légumes à faire vomir – la véritable odeur de la mort, plus que celle de la décomposition des corps –, des bruits de chariots, la plus grande agitation ou la plus grande indifférence, selon.

On avait installé Virginia dans une petite chambre. Elle était assise sur un fauteuil roulant, avec des fils et des perfusions partout. C’était déjà

la nuit. Alice

m’attendait dans le couloir. Il avait été impossible de savoir ce qui s’était passé vraiment, ni de quoi mourait Virginia. Les infirmières avaient déserté cette unité destinée aux malades en phase terminale. Les portes s’ouvraient sur des corps immobiles qu’on ne pouvait déclarer vivants que parce qu’ils ronflaient ou gémissaient.

D’après le médecin qui nous avait accueillies, les services de l’hôpital étaient venus la chercher chez elle : un homme avait téléphoné, qui était avec elle lorsqu’elle avait eu sa crise. Il n’avait pas écrit son nom sur le bulletin d’admission, se contentant d’un paraphe illisible. Virginia ne voyait plus, ne parlait plus – son cerveau avait été privé de sang pendant quelques secondes et les fonctions vitales avaient été touchées.

-         Qui t’a emmenée ici ? lui demandais-je en vain. Elle n’articulait plus aucun mot.

-         Cigarette, souffla-t-elle cependant dans mon oreille, ou crus-je entendre.

Elle allait donc vraiment mourir.

Je sortis nerveusement le paquet de ma poche mais j’avais perdu mon briquet. « Ne bouge pas, je vais en acheter un ». Je n’avais pas pensé que je ne trouverais personne dans

la rue. Je

remontai ; en fouillant dans les tiroirs de l’infirmière d’accueil à la recherche d’une boîte d’allumettes, je tombai sur un paquet de cartes, du même genre que celui d’Astrid, que sans réfléchir je repoussai tout au fond. Il aurait fallu emmener Virginia dans le salon fumoir ; mais comme elle était attachée de partout, pour la soulever et la changer de fauteuil, il aurait fallu aussi tout débrancher. Tant pis si c’était interdit, je décidai de la faire fumer dans la chambre et j’ouvris la fenêtre en priant pour que personne ne vienne. Je jetai le mégot dans la rue, écrasai et étalai les cendres sous mes semelles. Sur le sol recouvert d’un lino gris anthracite, avec un peu de chance on ne s’apercevrait de rien.

A onze heures et demie, l’infirmière entra pour nous annoncer la fin des visites. Nous ne pouvions pas passer la nuit ici, précisa-t-elle. Dans les circonstances présentes, seule la personne qui avait demandé l’hospitalisation y aurait été autorisée. Le fait qu’on ne connaisse pas son nom ne changeait rien à l’affaire. « De toutes façons, je sais bien que ce n’est pas vous », conclut‑elle.

Avant de partir, j’inscrivis mon numéro de téléphone sur la boîte de mouchoirs en papier que Virginia gardait près d’elle. Quelque chose bougea dans son œil droit que je scrutai ainsi pour la première fois, maintenant qu’elle ne pouvait plus me voir ; j’attendis un instant et elle souleva un doigt du drap. J’approchai mon oreille : « Hhhhhhhhh….. », soupira-t-elle. « Que veux-tu dire ? HMA, c’est ça ? », insistai-je désespérément. Son visage uniformément clos ne laissait plus rien paraître, cela ne servait à rien, et pas plus que la carte à double face, ne voulait rien dire non plus. Les paupières frémirent encore une fois ; l’infirmière attendait à la porte, bras croisés, que nous partions.

- Tu as vu ces infirmières ? Elles sont odieuses. Il y en a même qui jouaient aux cartes dans le couloir, fit remarquer Alice.

- Aux cartes ? C’est ignoble.

Je n’en dis pas plus. Elle savait donc aussi jouer aux cartes. Sur quelle planète avais-je vécu jusqu’à présent ? Si tout le monde savait ce qu’était un as de trèfle, pourquoi Caïn avait-il fait tant de mystère ?

Fichier PDF n° 27 : Jmoins5_suite_chapitre27

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03 décembre 2009

Episode n° 26 : J - 5

C’est une expérience bizarre que de transporter sur son dos de quoi se faire sauter soi‑même et pourtant de ne pas sauter parce que les éléments ne sont pas mélangés dans les bonnes proportions. En écoutant le glouglou des acides dans les bouteilles qui s’entrechoquaient, je réalisai que je n’avais pas pensé à la question du nombre de bombes à fabriquer pour détruire le ministère dans son intégralité… Traversant un quartier que je ne connaissais pas – j’avais dû me tromper au dernier croisement – je me trouvai alors dans une impasse, face à une ancienne église dont l’ombre m’avait surprise et arrêtée en me faisant lever les yeux vers elle.

Cette église présentait à première vue plusieurs particularités, selon moi, et notamment celle de s’enfoncer progressivement dans le sol, ce qui paraissait incroyable pour une construction aux fondations si impressionnantes, à moins de supposer qu’elle avait été bâtie sur du sable. Le fait est qu’on avait dû ajouter des marches tout autour du bâtiment pour descendre sur le parvis.

De son clocher bicolore (en partant de la flèche, une moitié peinte en noir, une moitié blanche) brillant au soir qui tombait comme un appel à l’usage des rares initiés croyant encore à quelque chose, irradiait une lumière presque hésitante dont la fragilité, paradoxalement, me décida à entrer. A l’intérieur, de grossiers panneaux d’explications mentionnaient que l’église avait été le théâtre de nombreux miracles du temps d’un prêtre doté de double vue qui ensanglantait les hosties en les présentant à la foule au moment de l’offertoire.

L’église était vide – vide à l’exception de la musique qui l’emplissait tout entière d’ondes venues d’en haut, inaudibles de la rue. Je levai les yeux vers la voûte : personne, ni machine, ni haut-parleurs dissimulés dans la muraille. Cet air m’était inconnu et pourtant, il était possible de deviner à certaines de ses notes quelle serait celle qui suivrait. Je fis le tour de la nef à la recherche d’indications plus précises sans trouver d’autre notice, ni de feuillet à emporter contre une offrande, comme dans d’autres lieux saints, je crois. Rien d’écrit en vérité qu’une pile de vieux livres de messe blanc sale. Même les statues restaient sans plaque, anonymes. Seule, celle d’un prêtre aux cheveux noirs, à l’étole violette, conçue dans un style si manifestement réaliste qu’il trahissait à l’évidence un désir de ressemblance parfaite, ne fit aucun doute à mes yeux. Il devait s’agir de l’homme aux miracles.

Il y avait forcément quelqu’un, pourtant. La lumière du dehors filtrait en immatérielles baguettes magiques empruntant leurs couleurs aux vitraux et sur lesquelles je refermais en vain mes doigts. Je pris place sur une chaise paillée près d’un pilier, mon sac à mes pieds. Un claquement sec marqua la fin du morceau ; la dernière note continuait de résonner tandis que je percevais une cavalcade de souris dans mon dos. Des pas s’approchèrent, une main se posa sur mon épaule, exactement comme à la bibliothèque ; mais la main était plus large et plus froide et, je l’aurais juré, plus blanche et décharnée.

- Qui êtes-vous ?

- Personne, répondis-je.

J’avais répondu spontanément. Je voulais dire : personne qui vous veut des ennuis, ce que l’homme vêtu de noir comprit fort bien, je pense, puisqu’il poursuivit en souriant :

-         Pourtant, vous avez bien un nom ?

-         Je m’appelle Shoe.

-         Shoe, répéta-t-il pensivement en m’épargnant ses commentaires.

Il s’assit près de moi et m’expliqua que l’église était dédiée à Saint Nestor ; la statue que j’avais remarquée était à son effigie. Je ne sais pourquoi, malgré le culte de la vérité que cet homme était censé célébrer en permanence, et comme indépendamment de ce dernier, en quelque sorte, j’eus l’impression que ce qu’il me disait n’était pas tout à fait exact ; que cette vérité, il l’avait déguisée ou en avait crypté les détails, si bien que, sans pour autant être trahie, elle apparaissait sous un jour indéchiffrable. J’avais du mal à croire avoir trouvé sans l’avoir cherchée une manifestation plus ou moins liée à Nestor. Pour Caïn comme pour moi, tout Nestor était nécessairement Nestor Blount et il était exclu que je n’interprète pas cette coïncidence comme un signe.

Son exposé terminé, l’homme se leva.

- Des Nestor, il ne doit plus y en avoir beaucoup de nos jours…, tentai-je en dernier recours.

-         C’est vrai… Je n’en connais aucun, d’ailleurs. Et vous ?

-         Moi non plus.

Fichier PDF n° 26 : Jmoins5_chapitre26

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02 décembre 2009

Episode n° 25 : J – 17

Je m’étais sentie débordée les jours d’après, comme si j’allais mourir sans avoir accompli l’intégralité de ma mission. Le symbole trilobé, d’abord. J’étais retournée plusieurs soirs de suite à la bibliothèque éplucher les livres de représentations et de symboles. J’en vis beaucoup dont aucun n’était le mien, des yeux dans des triangles, des compas et des croix de toutes sortes (l’une était parsemée de roses), jusqu’au moment où la fille vint s’asseoir à ma table. Nous ne nous étions pas vraiment revues, depuis la première fois.

- Qu’est-ce que tu cherches comme ça, depuis tout ce temps ? Je peux peut‑être t’aider… Tu sais, ton autorisation va bientôt expirer… laissa-t-elle en suspens.

- Ce que je cherche ? Ce que signifie cette forme. Regarde.

Je la dessinai rapidement sur mon carnet, que je lui mis sous les yeux.

- C’est à peu près comme ça, comme trois boules sur un pied. Et c’est noir, je crois.

- C’est noir. Bien sûr que c’est noir ! s’écria-t-elle en riant et en me secouant l’épaule. Tu n’as donc jamais joué aux cartes ?

Elle retourna à son bureau et revint avec une petite boîte en carton graisseux dont elle tira, m’expliqua-t-elle, cinquante-quatre cartes de la taille exacte de celle que Caïn avait trouvée dans le portefeuille. Elle les fit glisser entre ses doigts dont j’admirai la dextérité pour en extraire, presque instantanément, la mienne.

- L’as de trèfle, annonça-t-elle. Le trèfle, c’est une couleur, aux cartes. Mais toi, tu serais plutôt genre as de cœur.

Elle produisit dans sa main gauche la même carte, mais avec un cœur au milieu.

- Une couleur ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Ces cartes sont de couleurs différentes ?

- Je ne te parle pas des rouges et des noires, mais des couleurs de cartes, des familles si tu préfères : cœur, carreau, pique et trèfle. Ton signe, c’est l’as de trèfle. Tu ne pouvais pas le trouver dans les livres que tu as choisis, ils sont beaucoup trop sérieux pour ça…

Elle passait en souriant ses doigts sous le bracelet de coton que je portais au poignet, se glissait tout entière sous ma chemise… Je retournai ma main pour saisir la sienne, mais elle se dégagea prestement.

- Attends, pas encore, je vais t’apprendre, pour une fois que j’ai quelqu’un avec qui jouer…

Elle m’apprit la bataille et tint à terminer la partie avant de se laisser embrasser. Cette fois-ci, j’avais envie d’elle ; la ronde de ces paquets de cartes qui ne rapetissaient jamais assez pour ne pas pouvoir reprendre alternativement peu à peu l’avantage me désespéra. La situation s’inversa de la sorte plusieurs fois de suite, avant que je n’eusse plus qu’une carte et qu’elle remportât la partie. Elle s’appelait Astrid.

Jaguar et trèfle – j’avais fini par trouver le nom du symbole trilobé, mais qu’est-ce que tout cela signifiait ? J’avais imaginé une mystique et trouvé une chose banale au dos de laquelle on avait collé une image de voiture : même pas un trucage, un simple bricolage. Comme si cela pouvait expliquer quoi que ce soit. C’était un jeu. Le jeu était-il le propre de l’homme ? La bibliothèque aussi était devenue une aire de jeux, je commençais seulement à le comprendre… Mais à l’expiration de mon autorisation, deux jours plus tard, on m’en refusa le renouvellement.

Fichier PDF n° 25 : Jmoins17_chapitre25

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01 décembre 2009

Episode n° 24 : J – 34 (suite)

Je poussai la porte de mon bureau – les portes avaient des serrures, mais nous n’en détenions pas les clefs. De toute façon, les responsables avaient des passe-partout. Comme lorsque je revenais après quelque absence, l’odeur de renfermé m’assaillit – plus forte encore, comme si la pièce n’avait pas été aérée pendant plusieurs jours. Le travail que nous avait donné cette loi et la nuit précédente avaient peut-être duré des semaines…

C’était impossible, à cause des désinfectants, mais il me semblait pourtant, tous les matins, retrouver dans cette pièce les effluves d’un parfum qui aurait suri, tel un fruit oublié dans un grenier qu’on retrouve l’été d’après. Avec la poussière sèche des papiers qui vieillissaient, jaunes, dans mes armoires, cela prenait à la gorge. Pour détruire le moindre document, c’était toute une affaire ; il fallait remplir des pages d’explications. On ne jetait rien, par conséquent. J’ouvris la fenêtre. On n’avait pas remonté mes stores, que je laissais systématiquement baissés. Je pressai le bouton de l’unité centrale, située sous le bureau, et les diodes du clavier et de l’écran se mirent à clignoter. Comme j’éteignais toujours l’écran en partant, cela signifiait qu’on avait allumé mon ordinateur en mon absence. Les vérificateurs ne s’embarrassaient pas de ces détails à remettre en place ; j’avais évalué leurs visites à deux par mois.

Je m’installai. Du meuble à tiroirs dans lequel je rangeais mes affaires s’échappa un jet de confettis chargés d’électricité statique qui s’effritaient sous les doigts… J’ouvris davantage : le sac en plastique dont, par mesure de précaution, j’avais enveloppé une vieille bouteille d’encre s’était littéralement dégradé en une neige de paillettes transparentes, volantes, insaisissables. J’eus beau jeter le reste du sac à la poubelle, j’en retrouvai encore un peu partout dans les dossiers pendant la journée. Comment le plastique avait‑il pu se décomposer à ce point, et aussi vite ? Je croyais qu’il s’agissait d’une des matières les plus résistantes à l’érosion du temps… La chaleur, peut‑être ? La canicule du mois de juillet décuplée par les panneaux de zinc du toit sous lequel nous étions installés ? Je pensais plutôt aux conséquences de quelque expérience chimique, à un comportement de la matière en réponse à une stimulation de ses atomes.

Et si finalement nous aurions dû, pensai-je, faire l’archéologie de la poussière ?

Lors de recherches dans les dossiers de la genèse de l’horloge parlante, j’étais tombée sur un document dactylographié à l’aide d’une machine à écrire, ce qui constituait déjà en soi un événement exceptionnel. (La plupart de ces machines avaient été détruites, les autres étaient progressivement devenues inutilisables depuis qu’on ne fabriquait plus de ruban encreur.) Mais ce n’était pas tout: sur la première page de cette note, en haut, figurait une mention manuscrite. A la cursivité nerveuse de l’écriture, on devinait tout de suite que l’auteur avait utilisé un stylo-plume. Je m’étais rappelé un héros de roman qui aimait les objets anciens non tant pour leur valeur ou leur beauté intrinsèques, qu’en tant que témoignages de l’existence du passé. Ils étaient pour lui des preuves que le passé était bien passé, vestiges tangibles dans une société dont un des principes était justement la mutabilité du passé… Ces mots écrits à l’encre, donc, disaient : « courrier resté sans suite car jugé trop explosif ». La note faisait trois pages. Elle traitait, de manière sommaire mais complète, et sans erreur d’analyse aucune ainsi que je pouvais m’en rendre compte, du point du temps d’où je la lisais, des risques de l’utilisation de l’horloge parlante en secret‑défense. L’auteur de la note (le même que celui de l’annotation, sans doute) avait dû bien réfléchir : son exposé était d’une clarté absolue. Et (mais ça, heureusement ou malheureusement pour lui, il n’avait pas pu le savoir), son exposé était exact. Plus qu’exact: avéré. Un inconnu, quelqu’un, des années avant la chaîne d’erreurs fatales qui avaient condamné la Terre à la misère, avait envisagé leur éventualité. J’avais entre les mains un document historique d’une importance aussi capitale que, disons, les résolutions de la conférence de Yalta … Mais le plus étrange de tout, c’était une dernière mention, au crayon à papier, sous les mots à l’encre. Elle était d’une écriture à première vue différente: « Et pourtant… ». Ce « Et pourtant… » signifiait trois choses: que la note avait été lue et que les mots avaient été écrits à une époque qui permettait déjà qu’on traduisît d’une manière aussi désabusée sa déconvenue face à l’absurdité des choses ; que celui qui les avait écrits était du même avis que moi ; et qu’en dépit de tout, ça n’avait rien changé.

Non, il n’y avait vraiment aucun regret à avoir. Je ne devais pas hésiter plus longtemps. Je connaissais par cœur la formule de l’explosif que j’avais payée cher à un contrebandier de la zone inhabitée. Depuis des jours et des jours je me promenais avec la clef de l’horloge-mère dans ma semelle gauche.
« H. M. », c’était cela, bien sûr. Il suffirait d’y glisser un grain de sable. Il me restait aussi à trouver des boîtes de conserve et les produits chimiques ; j’avais l’adresse d’un contact dans le quartier commerçant.

Fichier PDF n° 24 : Jmoins34_suite_chapitre24

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29 novembre 2009

Episode n° 23 : J - 34

Quand je me réveillai, avec le goût de la gélatine dans la bouche, il me fallait déjà retourner au bureau.

Je ne me souvins pas tout de suite qu’HMA était revenu. En revanche, même si je m’étais déchaussée pour dormir, j’avais encore en filigrane la sensation de la bouteille de Coca sous mon talon. Virginia dormait encore. J’emportai mes chaussures et marchai sur la pointe des pieds jusqu’à l’entrée. Le temps que je noue mes lacets, l’épisode de la veille s’était à nouveau complètement imposé à ma pensée sous cette dénomination expresse : «l’expérience fondamentale de la bouteille de Coca». L’expérience que j’avais faite d’être ici mais aussi, possiblement, d’être une autre, ailleurs. Comme si une autre dimension de vie était concevable, comme si l’espace d’un instant j’avais pu, consciemment cette fois-ci, voir au travers de parois que d’ordinaire l’on ne remarque même pas.

En me relevant, je vis que les petits chats n’étaient plus sur l’étagère. J’hésitai à laisser un mot à Virginia pour lui demander où ils étaient passés, mais c’était l’heure. J’embrassai du regard la pièce illuminée du soleil du matin qui me ramenait aux jours de mon enfance, la table de bois ciré et la coupelle de bonbons… J’enlevai la sécurité, ôtai les clefs de la serrure, les posai à la place des petits chats et claquai la porte le plus discrètement possible derrière moi pour ne pas la réveiller.

Fichier PDF n° 23 : Jmoins34_chapitre23 

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27 novembre 2009

Episode n° 22 : J – 35

La loi avait donc peut-être été votée une des dernières nuits de juillet de ce monde, puisqu’on ignorait encore si juillet, août et septembre allaient réchapper de la réforme.

Cette nuit-là, glacée de brillance par la lune, était en tout cas claire et tiède. Comme toujours, j’avais emprunté les passages aériens pour me rendre chez Virginia. En levant la tête vers les fenêtres aux rideaux, j’avais presque trébuché sous l’effet d’une sensation gélatineuse sous mon pied, qui aurait dû plutôt m’ancrer au sol, pourtant. Il me fallut un effort désespéré de retour à l’équilibre pour seulement frôler de la semelle ce que je m’apprêtais à écraser.

C’était à la fois élastique et comme spongieux ; en me penchant, je vis qu’il s’agissait d’une de ces friandises de contrebande, un « bonbon » de la sorte qu’on appelle « bouteilles de Coca » – hommage à d’anciennes publicités qui vantaient cette boisson en bouteilles de verre. Cette « bouteille »-là n’était bien sûr pas une vraie bouteille mais une douceur acidulée en gélatine, miniature plate figurant une bouteille à demi remplie. Une partie foncée, une partie blanche translucide, le tout saupoudré de grains de sucre discernables à l’œil nu.

Un dédoublement étrange se produisit en moi. Je n’avais pas remarqué la bouteille avant de marcher dessus, puisque je regardais en l’air. J’avais senti cette chose molle, légèrement collante, sous ma chaussure. Je m’étais retournée pour voir ce que c’était, et dans ce regard en arrière j’avais pensé, tout en pensant que ce que je pensais ne s’appliquait pas seulement à celle que j’étais à cet instant, mais à une autre que j’étais aussi, dans un monde différent dont je n’avais aucune idée, j’avais pensé, donc, et formulé ces mots : « En sortant du bureau, j’ai marché sur une bouteille de Coca ». Je m’étais ensuite penchée sur elle pour l’observer longuement, tout écrasée et collée de poussière blanche.

Lorsque je m’étais relevée, j’avais aperçu derrière les rideaux gris clair de la lumière qui, je l’aurais juré, n’y brillait pas la seconde d’avant. Une main s’avança, une silhouette en ombre chinoise s’accouda, gris foncé, à la rambarde du balcon. La flamme brève d’un briquet. Virginia : ostensiblement, elle fumait à la face de la ville entière et ouverte à ses pieds.

«Ça fait une semaine que j’observe tes allées et venues de mon pigeonnier», dit-elle en ouvrant la porte alors que j’avais à peine atteint son palier. «C’est l’endroit idéal pour surveiller le ministère, le savais-tu ? Tu vois, le jour où il faudra te donner le signal, cela ne me posera aucun problème». Je ne répondis pas. « Ça fait bien longtemps que tu n’es pas venue… Mais je sais que ça fait trois jours que vous n’êtes pas sortis, toi et tes collègues », poursuivait-elle, provocatrice, comme j’essuyais mes pieds avant d’entrer.

Je n’aimais pas qu’elle me surprenne, qu’elle me devance ainsi. Sans même regarder si les petits chats avaient bougé, je gagnai directement le salon où mes yeux tombèrent immédiatement sur ce que j’avais attendu sans le savoir.

-         Qui t’a donné ces bonbons ?, pivotai-je sur mes talons alors qu’elle arrivait juste à ma hauteur, cliquetant sur sa canne dont l’embout de plastique était perdu.

-         Ne t’énerve pas…

Elle s’affala un peu précipitamment sur le canapé pour s’efforcer de dissimuler sa faiblesse, et arrangea comme à son habitude les plis du plaid autour d’elle. Elle était soudain épuisée et livide : la cigarette et la traversée précipitée de l’appartement pour m’ouvrir la porte, analysai-je froidement : elle n’a plus de souffle. Mais comment avait-elle pu se fatiguer si vite, depuis combien de temps au juste étais-je restée sans venir ?

-         Non, mais… d’où ça vient-il ?

-         Tu ferais mieux de nous servir un whisky, pour fêter ça. N’est-ce pas qu’ils sont jolis, comme ça, tout verts ? Et bons, en plus.

Elle avait placé les bonbons dans une coupelle de verre. Je les voyais gris marron, mais puisqu’elle les disait verts… Le halo de la lampe caressait leur matière translucide de sorte qu’il semblait les voir flotter dans la mer… Ou comme si chacun de ces petits ours en gélatine mordorée, élément d’un monde aquatique, était aussi un monde à lui seul, un océan, un paysage. J’entendis refluer le sang dans mes oreilles comme dans un coquillage.

-         Si beaux qu’ils soient, poursuivit Virginia, il faut tout de même les manger, sinon ils vont sécher et durcir ; ils deviendront infects et la lumière ne les traversera plus de la même manière.

Elle me tendit la coupe.

-         C’est HMA qui les a apportés. Il est revenu à la surface, apparemment. Il est jeune, si jeune, Shoe, si tu savais ! Presque autant que toi. Je lui ai parlé de toi, du reste.

Je ne sais pourquoi, cette nouvelle, au lieu de me remplir de joie et d’excitation, ferma en moi une porte coulissante dont le verrou s’abaissa sèchement.

-         Cela ne devait pas être lui, dans ce cas. Tu l’as cru, mais les années passent malgré tout. Ce n’est pas possible, il devrait être mort. Il est mort, d’ailleurs, dans un accident de voiture…

Je m’arrêtai net ; elle n’eut aucune réaction, et je poursuivis : « Un autre a dû se faire passer pour lui… Je t’avais dit pourtant de n’ouvrir à personne, tu n’es pas assez prudente... »

De toute façon, elle s’endormait. Je décidai de passer la nuit sur son fauteuil.

Fichier PDF n° 22 : Jmoins35_chapitre22

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